mercredi 26 août 2015

Apprendre à méditer à l’école par le magazine Le Monde

Maintenant tu vas fermer les yeux et tu vas te concentrer sur ta respiration”. Pour faire méditer 160 enfants du CE1 à la 6e surexcités à la sortie d’un pique-nique de fin d’année, Laurence de Gaspary emploie le “tu” directement. Et, tandis que certains se dandinent sur leur siège, foudroyés du regards par leurs instits, d’autres s’exécutent, la main sur le ventre, les yeux fermés. On verra même à l’issue de la séance de 30 minutes, certains enfants lutter, la bouche grande ouverte, les yeux dans le vague, pour sortir de ce moment de pause proposé pendant une journée de restitution du programme “Bâtisseurs de possibles”.
Afin de familiariser les enfants dès le plus jeune âge avec les techniques de pleine conscience - qu’elle appelle pour eux “entraînement à l’attention” - Laurence de Gaspary de l’association Enfance et attention propose des initiations dans les classes, et bientôt, peut-être, dans les Ecoles supérieures de professorat et de l’éducation qui forment les enseignants. “On vit dans une société où le cerveau est sursollicité, et où les enfants sont en permanence connectés à eux et aux autres”, explique cette blonde pétillante.
Ajoutez à cela un système scolaire où “dès les petites classes on est dans la performance” qui génère du stress et de la pression. Autant de raisons de leur apprendre à “revenir dans le présent”, en éveillant les tout petits à la prise de conscience de leur corps et des pensées qui les traversent, tout en se débarrassant de tout “objectif” de performance ou de “bonne réponse”. Car en méditation, pas de “résultat” attendu, sinon celui d’essayer d’apprendre à observer ce qu’il se passe à un instant “T” dans son corps et dans sa tête. Le tout, malgré tout, pour favoriser la concentration, l’attention à soi et le mieux-être en classe.
A la sortie de l’initiation, Laurence de Gaspary sourit en repensant aux excités qui gigotaient sur leurs bancs. “On les a vu prendre conscience qu’ils étaient en train de bouger quand on leur demandait d’observer ce qui se passait dans leur corps”. Cela ne les a pas empêchés de continuer à gesticuler, mais pour Laurence, la mission était accomplie.

Comment expliquer ce succès fulgurant, quand des pratiques comme le yoga ont mis des années à s’installer ? D’abord, par un discours qui colle à l’air du temps. « Le quotidien se présente comme une liste de tâches à effectuer, que l’on biffe l’une après l’autre, avant de finir par s’écrouler le soir pour mieux céder au même affairement le lendemain », explique Jon Kabat-Zinn. En pleine conscience, on passe du mode faireau mode “être”. » Ne plus être une machine à rayer des Post-it, ne plus avoir le cerveau qui bouillonne… Pas étonnant que l’idée plaise.

Validation scientifique

Pour méditer, pas besoin de tapis, de salle ou de tenue particulière. « Demain, vous vous réveillerez dix minutes plus tôt, et prendrez le temps d’être en votre propre compagnie. Vous pouvez même rester dans votre lit pour le faire ! », lance Jon Kabat-Zinn. Les méditations guidées de dix à quarante-cinq minutes s’écoutent aussi sur smartphone. A l’heure du déjeuner, dans un parc, ou dans le métro… L’essentiel étant que la pratique soit régulière, car « l’esprit est comme un muscle, il faut le travailler pour qu’il cultive cette capacité innée de pleine conscience ».

La promesse de ce néo-carpe diem suffirait, donc, à séduire des milliers de Français ? Pas seulement. M. Kabat-Zinn rappelle que la patrie de Descartes a été une des dernières à traduire ses livres. Si elle accorde désormais du crédit à la pleine conscience, c’est parce que la pratique est validée scientifiquement.
D’abord méfiant, le monde de la recherche est désormais emballé par le sujet – près de 700 études en 2014. Un travail publié par la revue The Lancet, en avril, (université d’Oxford) prouve que la méditation de pleine conscience est aussi efficace contre la déprime que les traitements avec antidépresseurs.
Mieux encore : méditer provoque des changements au cœur du cerveau, comme le montrent des études du neuropsychiatre Richard J. Davidson (université du Wisconsin) et de Tania Singer, directrice du département de neurosciences sociales à l’Institut Max-Planck. La pratique entraîne l’activation de plusieurs aires liées à la bienveillance et l’empathie, provoquant des émotions positives ; tandis que d’autres zones, liées à la peur et à l’agressivité, sont désactivées.

Inspiration Bouddhiste

« Quand nous avons commencé à parler de ces histoires de méditation dans les institutions psychiatriques françaises, on nous a pris pour des fous. Puis, les preuves sont arrivées. A Sainte-Anne, la méditation de pleine conscience fait désormais partie des outils que nous utilisons couramment, en prévention des rechutes anxieuses et dépressives », affirmait, déjà, Christophe André, en 2011.

Une dizaine d’hôpitaux français mettent en place des programmes basés sur la pleine conscience. A la faculté de médecine de Strasbourg, un diplôme « médecine, méditation et neurosciences » a même été créé en 2012.
« Sans la science, nous ne serions pas ici ce soir », rappelle M. Kabat-Zinn. « Mais nous n’avons rien inventé. La pratique de la pleine conscience est née il y a trois mille ans, et nous la devons à Bouddha. »
Une manière de rendre à Bouddha ce qui est à Bouddha, et d’ajouter un supplément d’âme à son programme scientifique. Mais Jon Kabat-Zinn le répète : « Je ne suis pas bouddhiste. » Car, présentée comme « laïque », sans engagement spirituel, la pratique paraît plus accessible. « La force de la pleine conscience, c’est de renvoyer à un bouddhisme vidé de sa doctrine, qui s’apparente plutôt à de l’autothérapie », analyse Nadia Garnoussi, maître de conférences en sociologie à l’université Lille-III au Centre de recherches individus, épreuves, sociétés.

Un filon pour l'édition

Un savant mélange de sagesse ancestrale, de science, de philosophie (Pascal est souvent cité). Le tout saupoudré de développement personnel – « Vous allez vivre une grande aventure. Savoir enfin qui vous êtes ». Un brin fourre-tout en apparence, cette recette miracle de la mindfulness est capable, en tirant l’un ou l’autre des fils, de capter un public très large. « Les figures de la pleine conscience investissent les thématiques du bonheur, de la quête de sens de la vie, de la réalisation de soi. Un espace laissé vacant par le recul des religions classiques », estime Nadia Garnoussi. Avec un avantage sur les religions  : la pleine conscience promet un mieux-être ici et maintenant, pas un salut après la mort.
A la fin de la conférence, le public se presse autour d’un stand de livres. Plus d’une centaine d’ouvrages sur le sujet ont été publiés depuis 2012. De Calme et attentif comme une grenouille (Les Arènes, 2012), livre-CD de méditation pour enfants écoulé à 100 000 exemplaires, à Apprendre à manger en pleine conscience (Les Arènes, 2013), Vivre sa maternité en pleine conscience (De Boeck, 2014) et S’exprimer en pleine conscience dans le monde des affaires (Kikasse éditions, 2014).Des déclinaisons à l’infini qui font le bonheur des éditeurs, mais risquent, à terme, de décrédibiliser le sujet. Tout comme ces conférences de presse où des marques de luxe et quelques people promettent un « instant méditation ».
« Il est inévitable, quand quelque chose fonctionne, que tout le monde s’en empare. Mais la mode retombera. En revanche, le mouvement scientifique va s’ancrer dans la société », espère Jon Kabat-Zinn.  Celui-ci propose de nous initier par un principe simple : « Quand vous êtes sous la douche, soyez uniquement sous la douche ! Et pas déjà en réunion à répondre à votre chef. » Le lendemain matin, on a essayé de n’être « que » sous la douche, rien que sous la douche. Mais on ne pensait qu’à une chose : trouver une chute à cet article.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2015/06/28/comment-la-meditation-a-conquis-des-millions-de-francais_4662714_3224.html#1UwrRq36YqBDCoLh.99

Comment la méditation a conquis des millions de Français par le magazine Le Monde

En cette soirée d’avril, l’antre parisien du music-hall a fait vœu de silence. Sur les vieux fauteuils rouges des Folies-Bergère, 1 700 personnes se laissent porter, yeux fermés, par une voix apaisante. « Prenons le temps de prêter attention à la respiration, à notre souffle qui va et qui vient. » Ni ricanement gêné ni coups d’œil échangés… Le public lâche étonnamment prise. Sur scène, un petit homme grisonnant, mais fringant dans sa chemise blanche, guide les spectateurs dans une méditation.
Lui, c’est Jon Kabat-Zinn. Cet Américain de 71 ans est, depuis trente-cinq ans, le porte-voix de la mindfulness (« pleine conscience »). Chercheur en biologie moléculaire au Massachusetts Institute of Technology, aux Etats-Unis, auteur de dizaines de best-sellers, il a fondé, en 1979, la première Clinique de réduction du stress puis le Centre pour la pleine conscience dans la médecine. Ses recherches ont mené à l’élaboration d’un programme de huit semaines appelé « Mindfulness Based Stress Reduction » (MBSR, réduction du stress fondée sur la pleine conscience), destiné à aider les gens à surmonter anxiété, douleurs et maladies. Pratiqué aujourd’hui dans huit cents centres hospitaliers dans le monde, le MBSR l’est aussi dans des entreprises, des prisons, des écoles.
« Rallumez la lumière ! On n’est pas au spectacle », lance, en riant, Jon Kabat-Zinn, qui a l’art de transformer les conférences en stand-up. La semaine précédente, il était à Bruxelles, celle d’avant aux Pays-Bas ; en janvier, à Davos, il apprenait à une centaine d’hommes d’affaires à cultiver cette fameuse « présence attentive ». « Posez-vous la question : où est mon esprit, là, tout de suite ? Jamais dans l’instant présent ! Toujours à ressasser le passé ou à penser à l’après. »

Le burn-out, un déclic

Plus tôt dans la soirée, sur le trottoir étroit de la rue Richer, on jouait des coudes pour entrer aux Folies-Bergère. « C’est la première fois qu’une conférence affiche complet en quelques jours ! », s’étonne Arnaud de Saint-Simon, directeur de la publication du groupe Psychologies, organisateur de l’événement. Le public ? Beaucoup de femmes, âgées de 30 à 60 ans, venues en « bandes », des couples aussi. La moitié du public ayant déjà pratiqué la méditation. « Mon psychiatre me l’a conseillée à l’hôpital, après un burn-out. » Le surmenage est souvent un déclic. « J’y ai trouvé une manière d’échapper à mes pensées négatives et anxieuses » ; « Ça m’aide avec les enfants » ; « Je gère mieux mon mal de dos chronique »… Très souvent, c’est un psychiatre, un médecin, voire un rhumatologue qui leur a conseillé la méditation. A laquelle tous – ou presque – se sont initiés grâce à un livre.
C’est en effet du côté de l’édition que se mesure l’ampleur du phénomène. Quelque 50 000 exemplaires pour Méditer : 108 leçons de pleine conscience (Les Arènes, 2010), de Jon Kabat-Zinn ; 350 000 pour Méditer, jour après jour (L’Iconoclaste, 2011), du médiatique psychiatre français Christophe André. « Le chiffre nous a surpris ! »», avoue Catherine Meyer, directrice du secteur psychologie aux Arènes-L’Iconoclaste, qui pense que « l’effet CD a fait décoller les ventes ».
L’appli « Psychologies Magazine », créée avec Christophe André, se maintient dans le Top 20 des plus téléchargées, et les cycles MBSR proposés à Paris et en province affichent souvent complet. « Nous avons aujourd’hui 180 instructeurs affiliés à l’Association pour le développement de la Mindfulness », affirme sa présidente, Geneviève Hamelet.

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